"N'oubliez jamais que ce qu'il y a d'encombrant dans la morale, c'est que c'est toujours la morale des autres." Leo Ferre
Je n'ai jamais vraiment apprecie Leo Ferre, mais lorsque j'ai entendu cette citation dans une chanson de Lavilliers la premiere fois, j'ai trouve que ca sonnait juste. Il y a
effectivement une grande part de verite dans cette remarque. Individuellement, beaucoup voudraient bien que les autres se conforment a leur vision de ce qui se fait ou ne se fait pas
; collectivement, les religions et de nombreux courants politiques, les etats, plusieurs formes d'organisation, mettent la pression de differentes manieres pour creer des individus
conformes a leurs interets et a leurs doctrines.
J'ai donc longtemps ete tiraille entre le refus de la morale et le sentiment d'avoir ma propre morale. La morale, c'est tres souvent un instrument ideologique qui te dicte ce que tu
dois faire ou pas, ce qui est bon et ce qui est mauvais, instrument qui te retire donc ta liberte de penser par toi meme et t'enferme dans une vision du monde coupee en deux, le bien d'un cote,
le mal de l'autre. Qui plus est, nous sommes souvent tentes de juger moralement les autres, leurs comportements, au lieu de chercher a les comprendre, de juger une situation, au lieu de
l'analyser.
Des etres humains sans morale ?
Neanmoins, il me semble qu'il y a toujours des choses qui nous paraissent inacceptables, et si nous les rejettons c'est parceque nous avons une opinion sur elles. Cette opinion
peut se baser sur une analyse froide de la situation, mais meme ainsi, nous avons des criteres pour construire notre opinion. Parmi ces criteres, il peut y avoir des valeurs, des criteres moraux,
que nous avons interiorises, qui nous ont construit. Peut-etre certains etres humains peuvent pretendre ne pas avoir de valeurs morales. Dans ce cas ils peuvent se comporter selon deux
criteres :
- leurs pulsions
- une analyse rationnelle des situations
Dans le premier cas, nous avons affaire a des personnes se comportant comme des animaux non sociaux, sans capacite de reflexion, sans culture, sans transmission des
experiences passees, des generations anterieures. Ils ont une pulsion primaire, sexuelle par exemple, et ils vont chercher a l'assouvir. Resultat, ils vont chercher a baiser des qu'ils en ont
envie : cela peut etre sympa, mais cela peut aussi aller jusqu'au viol.
Dans le second cas, nous aurions des etres humains capables d'analyser les situations en temps reel, ce qui n'est pas evident et pas donne a tout le monde, et capables de
prendre en compte les nombreux parametres intervenant dans une situation, ce qui est impossible.
Finalement, le premier cas ne me convient pas car il peut amener a leser des personnes, et le second est impossible. Quant a envisager qu'il existe des etres humains qui ne sont influences par
aucune valeur morale, pourquoi pas, mais j'aimerais qu'on me donne des exemples et qu'on m'explique comment c'est possible. Ensuite viendrait la question suivante :
est-il souhaitable de proner le developpement de societes composees d'etres humains sans morale ?
Si nous avons tous une morale, pourquoi la morale me pose-t-elle probleme ?
En dehors de la tendance que les autres ont a vouloir vous imposer leur morale, ou a faire passer leurs opinions pour des valeurs morales indiscutables, ce qui me gene dans la
morale actuelle, c'est que bien souvent il s'agit d'une morale qui ne se questionne pas, d'une morale d'inspiration religieuse et/
ou de classe, vehiculee le plus souvent par des
etats. Par classe j'entends ici le groupe humain qui domine dans une societe, parcequ'il est a la tete d'une institution politique qui exerce son pouvoir sur une societe (generalement l'etat), et
parcequ'il detient les moyens materiels qui permettent a la societe d'exister, aux etres humains qui y vivent de subvenir a leurs besoins. Cette classe detient donc le pouvoir politique qui prive
les autres de leur liberte de decision, et le pouvoir economique qui les prive de leur autonomie materielle.
En consequence, la morale actuelle me gene car elle sert les interets d'un groupe particulier, contre l'interet du plus grand nombre.
Je dois ajouter que la tradition, cet ensemble de coutumes, d'habitudes, de comportements normes qui ne se remettent pas en question, comporte une bonne dose d'idees preetablies sur ce qui est
bien ou mal, donc de morale que l'on n'est pas en droit de questionner.
Plusieurs courants politiques ou philisophiques ont envisage de lutter contre la morale, ou se positionnent pour son abolition. Le probleme ne me semble pas tant provenir de la
nature de la morale, mais plutot a son caractere fige, dogmatique, et lie a un groupe d'interet particulier.
Qu'est-ce que la morale ? A-t-elle une utilite pratique, ou est-ce uniquement une ideologie nuisible dont il faut se debarasser ?
La morale peut etre definie comme un ensemble de regles et de principes qui definissent ce qui est acceptable, ou pas, par un individu ou un groupe d'individu. Je m'interesse
ici a ce qui est collectif, donc je laisse de cote la morale individuelle. La question qui reste est donc : est-il nuisible qu'un groupe ait un socle de valeures morales commun ?
J'ai aborde plus haut la question de l'individu sans morale, mais que donnerait un groupe sans morale ? C'est assez simple, chacun agirait selon sa propre conception de la morale,
sans que le groupe n'intervienne pour etablir une reference commune. Ce qui serait acceptable pour l'un ne l'etant pas forcement pour l'autre, chacun ferait comme bon lui semble, sans qu'aucun
arbitrage exterieur ne puisse intervenir. Conclusion, chacun pouvant faire ce qu'il lui plait uniquement selon sa propre conception des choses, les comportements nuisibles et les comportements
benefiques pour l'ensemble du groupe, et autrui, seraient mis sur un pied d'egalite. L'absence de valeures communes dans un groupe aboutit donc a la proliferation de toutes sortes de
comportements, sans que le groupe ou les personnes subissants certaines attitudes ne puissent avoir d'autres recours que l'affrontement direct pour se preserver. La prevention de comportements
nuisibles ne pourrait plus se faire autrement que par la force, le conflit et la menace, dans la plupart des cas.
Si je suis tout a fait favorable a l'utilisation de la violence lorsque cela devient necessaire et legitime, il ne me semble pas sain de baser tout le fonctionnement
d'une societe sur la violence. Mais sans references communes, adoptees au moins par une majorite, il me parait difficile de pouvoir trancher certains cas en faveur d'une partie ou d'une autre,
d'eviter qu'une personne ou un groupe ne soit lese par un autre, de poser des limites ou d'etablir des raisonnements pronant la prise en compte d'autrui. Inutile, dans ces conditions,
d'envisager des formes d'organisation censees garantir l'interet collectif et l'interet de chacun. Un socle de valeures morales communes me semble donc necessaire.
Nous en arrivons donc a l'utilite pratique, concrete, de la morale : il s'agit de preserver les interets de chacun, et l'interet du groupe.
C'est a cela que devrait servir la morale. Par consequent, nous devons eliminer toute forme de morale provenant d'un groupe particulier,
et qui aurait pour but de servir uniquement les interets de ce groupe. Mais comment la morale doit-elle etre etablie, qu'est-ce qui doit changer pour que la morale cesse d'etre un outil
d'oppression ? La methode de production de la morale doit radicalement changer, en se basa
nt, au moins, sur les deux fonctionnements suivants :
-
Un fonctionnement rellement democratique : pas d'election de parlementaires qui forment un petit groupe privilegie et detient le pouvoir politique. On ne delegue plus a des
politiciens le soin d'etablir ce qui est bon ou pas pour nous. Les grandes orientations sont prises en assemblees (de quartier, de village etc...), nous y exprimons nos attentes et prenons les
decisions (nous nous reunissons, pouvons former des groupes de travail sur la morale, et ensuite l'assemblee s'inspire, ou non, valide, ou pas, le travail de ces
groupes). Le principe de ce fonctionnement c'est que des delegues mandates et revocables appliquent les decisions de l'ensemble, ils les mettent en oeuvre en restant dans le
cadre de la volonte des assemblees (dans notre systeme les parlementaires elus, les representants, detiennent le pouvoir ; dans un systeme democratique, les delegues mandates ont un role
executif et peuvent etre demis de leur fonction).
-
Un fonctionnement base sur l'experience. Je m'explique. Jusqu'ici, les sources morales de nombreuses civilisations ont ete basees sur les interets d'un groupe dominant
cette societe sur tel ou tel aspect. La domination des religions a travers les siecles, et leur complicite pour partager le pouvoir avec les autres groupes dominants n'est pas a
demontrer. Aujourd'hui encore, on peut observer cela dans de trop nombreux pays. Pour eviter que la morale ne soit une ideologie dogmatique servant les interets d'un groupe particulier, il
faut l'eloigner du spirituel et la rapprocher du rationnel. Nous sommes des etres dotes d'une conscience et d'une intelligence, a nous de nous en servir : les religions nous ont demande de
croire pendant des siecles, il est temps de penser a present. Nous sommes capables d'observer si tel ou tel comportement, tel ou tel fonctionnment, est nuisible ou non. Avant d'etablir que tel
comportement est moralement inacceptable, nous devons examiner si ce comportement nuit aux autres ; voila ce que j'entends par une morale basee sur l'experience. Pratiquons l'observation,
reflechissons a
partir de
nombreux cas concrets, soyons capables de reviser nos jugements s'ils ne nous conviennent plus. Si je prends l'exemple de l'homosexualite, les questions sont donc : est-ce que cette pratique
est nuisible aux autres membres de la societe ? A partir du moment ou les personnes homosexuelles sont consentantes, en quoi cela peut-il nuire a qui que ce soit que deux hommes ou deux
femmes couchent ensemble ? En aucun cas l'interet d'une tierce personne ne peut etre lese puisque l'homosexualite, comme l'heterosexualite d'ailleurs, ne concerne que les parties consentantes.
C'est uniquement parceque des groupes religieux se sont autoproclames specialistes de la morale, et qu'ils ont decrete que l'homosexualite etait a banir, que cette pratique sexuelle a ete
percue comme degoutante et rejettee. Nous avons ete conditionnes par des groupes qui ont domine nos societes, il est temps de penser par nous-memes et d'observer les faits pour construire NOTRE
morale, une morale basee sur l'experience. De ce point de vue, la definition de wikipedia de l'ideologie me parait convenir a ce que devrait etre la morale : "Une idéologie est au sens large,
la science d'un système d'idées imaginées."
La morale comme frein a la liberte ?
On revient a la citation de Leo Ferre : la morale, cela peut etre la morale des autres, et restreindre la liberte individuelle. C'est pour cela qu'il me semble important d'integrer d'emblee au
debat sur la morale deux elements fondamentaux :
-
la prise en compte des minorites
-
le principe que la garantie de l'interet particulier c'est que les autres interets particuliers soient pris en compte (autrement dit, mon interet ne peut etre correctement pris en
compte que si l'interet de tous les autres est pris en compte, car ils me garantiront le mien en retour) ; sinon il risque d'y avoir des interets leses, et cela ouvrirait la porte a des
conflits.
Cependant, on ne peut pas contenter tout le monde a chaque instant, il existe des situations ou, plus ou moins temporairement, l'interet de certains est moins pris en compte que celui des
autres. La notion d'equilibre dans la prise en compte des interets de chacun doit alors intervenir, pour garantir la liberte et un partage a tour de role de desagrements passagers. Pour maintenir
un equilibre dans un groupe, la notion de compensation doit egalement intervenir : telle personne ou groupe accepte que son interet soit moins pris en compte dans telle situation, mais c'est
acceptable car il y a une compensation, un equilibre, et l'effort consenti est la garantie que cette personne ou ce groupe voient leur interet garanti par la societe, que ce soit sur un
plan moral ou un autre.
Si je prends l'exemple d'une fete entre amis en appartement, il est evident que cela occasionne du bruit et peut deranger le voisinage. Le voisinage est donc lese. Mais si l'on interdit les fetes
en appartements, dans ce cas de nombreuses autres personnes se retrouvent lesees, y compris ceux qui etaient genes par la fete de leur voisin le jour ou ils recevront du monde et feront du
bruit a leur tour. Certains peuvent argumenter qu'ils ne font jamais de fete ou de bruit, mais ils occasionnent certainement d'autres desagrements a leur entourage dans d'autres domaines (faire
de la perceuse a 7H du matin un dimanche, par exemple). On ne peut donc decreter immoral tout comportement sans prendre en compte des droits tels que la liberte, sans examiner les situations
concretes dans toute leur complexite, sans demander des efforts qui s'accompagnent de contreparties, sans imaginer que restreindre la liberte de l'autre c'est restreindre sa propre liberte, sans
concevoir qu'apporter de la frustration aux autres sans contreparties et sans concessions ne peut qu'aboutir a des conflits qui nous sont nuisibles etc...
Le debat sur la morale est tres complexe, car la notion de liberte doit y intervenir. Il y aura toujours des personnes ou des groupes aux interets divergents, et la notion d'equilibre entre
ces interets divergents me parait importante a integrer.
Notre societe est-elle morale ?
Vaste debat. Je me contenterai de dire que si les religions sont de vastes fourre-touts incoherents qui justifient tout et son contraire, le capitalisme, lors de son developpement, a
eu besoin de detruire certaines valeures, parfois au detriment des religions. La charite ne le derange pas outre mesure, par contre la solidarite et l'entraide (notions beaucoup moins religieuses
que la charite) le privent de clients potentiels et freinent l'apparition des consommateurs individualises.
Tout systeme essaye de se legitimer, qu'ils soit legitime reellement ou pas. Le capitalisme essaye sans arret de nous faire accepter l'inacceptable, et il y parvient partiellement. L'elevation
materielle du niveau de vie d'une partie de la population aide a cela. La partie concernee a tendance a etre moins critique, puisque sa situation materielle s'ameliore.
La classe moyenne mondiale est le prototype parfait de ce que je viens d'enoncer, et elle sert d'ailleurs d'alibi moral, donc ideologique, au capitalisme pour nous faire accepter que le peuple
doit continuer a rester en bas de l'echelle sociale, a subir les plus mauvaises conditions de travail et les plus bas salaires (meme lorsque sa situation s'ameliore plus ou moins temporairement,
sa place c'est "en bas"). Je ne parlerai pas ici de la situation des travailleurs sans-papiers ou du proletariat chinois, ni des gens qu'on licencient pour cause de rentabilite ou de la vie en
entreprise en general, mais les exemples ne manquent pas au sein du capitalisme de ce que nous ne devrions pas considerer comme normal, donc moralement acceptable. Mais, si vous lisez la presse,
vous verrez que l'apparition d'une sacro-sainte classe moyenne, en Chine ou au Bresil par exemple, legitiment moralement l'exploitation de la force de travail du plus grand nombre, et dans des
conditions pourtant bien s
ouvent proches de l'esclavage le plus feroce. En Europe, les declarations mediatiques ne manquent pas sur le
retrecissement de la classe moyenne dans les pays developpes : pourtant, nettoyer les chiottes toute sa vie pour le salaire minimum devrait avoir depuis longtemps alarme nos chers medias, a moins
qu'ils ne soit considere comme moralement acceptable qu'il existe une sous-classe de travailleurs destinee a se taper la merde, au sens propre comme au figure, dans notre societe ?
Pour finir, j'ajouterai qu'on apprend dans les ecoles de commerce a manipuler les autres, a les arnaquer, mais avec le sourire et en respectant les normes moralement acceptables de notre societe,
et que si vous regardez bien la tele, vous verrez que de plus en plus il est diffuse des valeurs basees sur la competition et la non prise en compte des autres. Que ce soit les series televisees,
les jeux ou les emissions de tele realite, aujourd'hui, etre une ordure, c'est cool : il n'y a pas plus tendance, et c'est de pire en pire.
Pendant longtemps je ne me suis pas pose le probleme de la morale outre mesure, je me declarais parfois contre la morale. Je continue a penser qu'il ne faut pas tout considerer sous un angle
moral, mais je pense egalement que, consciemment ou pas, beaucoup de nos reactions et de nos agissements se basent sur des valeurs morales que nous avons interiorisees. Puisqu'elles existent,
puisqu'ils me semble qu'avoir des valeurs morales est important pour une societe, pourquoi ne pas elaborer notre propre morale, au lieu d'accepter celle de groupes qui nous manipulent et nous
empechent de nous epanouir librement ? A chacun d'y reflechir...